Ingénierie, innovation et complexité : modélisation [2/4]

Partons aujourd'hui explorer un premier sujet fondamental pour s'ouvrir au penser / agir en complexité : la modélisation !

Mais avant cela, prenons une minute pour distinguer "complication" et "complexité". Dans le langage courant, ces deux termes sont employés comme des synonymes ; cela n'a rien de gênant au quotidien mais lorsque l'on souhaite en savoir plus sur la "pensée complexe" (et ce que ce terme recouvre vraiment) il nous devient indispensable d'aller un peu plus loin...

Nous parlons de complication lorsque de nombreuses entités, de nombreux paramètres, de nombreux dispositifs rentrent en jeu et s'imbriquent. Étudier, comprendre, manipuler, maîtriser quelque chose de compliqué peut nécessiter beaucoup d'efforts ! Mais avec du temps, de la méthode et des moyens, c'est possible, nous pouvons comprendre la structure et le fonctionnement d'un système compliqué. Les conseils d'un vieux sage, les méthodes présentées dans un ouvrage, l'observation et la pratique sont autant de possibilités qui peuvent nous aider à appréhender la complication.

Qu'en est-il des "systèmes complexes" que l'on étudie en tant qu'ingénieurs ? Systèmes informatiques, mécaniques ou industriels, algorithmes ou moteurs, réseaux de télécommunications ou procédés de fabrication,... En fait tous ces systèmes ne sont pas "complexes" au sens où avec plus ou moins de travail et d'expérience nous pourrions les maîtriser : ils sont simplement compliqués ?! 🤔

En pratique ce n'est pas tout à fait vrai... Replaçons notre réseau d'entreprise, notre ligne d'assemblage ou notre drone dans son contexte et voilà que surgissent aléas, imprévus et autres conséquences inattendues, incertaines et non-maîtrisables ! Bienvenue dans le complexe !

La complexité, c'est un défi : le défi de chercher à comprendre un réel qui échappe parfois à notre entendement, qui ne se laisse jamais totalement appréhender. Grâce aux théories, aux modèles et aux méthodes que l'on apprend à l'école, grâce à la pratique et l'expérience, nous pouvons saisir, décrire, "maîtriser" certains aspects d'un objet ou d'un système. Mais impossible de le comprendre dans tous ses détails et de prévoir tous ses comportements.

Le réel est-il complexe "en soi" ? Pour répondre à cette question, je reprendrais les mots de Dominique Genelot : "C’est parce que nous essayons de le comprendre que le réel est perçu comme complexe. Sans observateur le réel est ce qu’il est, ni complexe, ni compliqué, ni simple ; il est, c’est tout, et on ne sait pas ce qu’il est, puisqu’on ne l’observe pas.".

Voilà quelques raisons pour lesquelles le "réel" échappe à notre entendement et notre maîtrise :

  • Le hasard, l’incertitude, l'imprévisibilité, le désordre naturel de la vie, des hommes, des sociétés et des organisations,
  • L’enchevêtrement systémique des interactions et des causalités,
  • La difficulté de concevoir un "tout" organisé constitué de "parties" diverses et hétérogènes,
  • La récursivité, l’auto-organisation des systèmes,
  • L’interdépendance avec l’environnement, le contexte,
  • Les contradictions logiques et les antagonismes,
  • etc.
Mais nous reviendrons sur ces points au fur et à mesure de cet article et des deux suivants (sur la systémique et la dialogique).

Donc et pour conclure cette introduction, nous pouvons d'une certaine manière dire que le job de l'ingénieur gravite généralement autour de choses compliquées dans des environnements complexes. C'est évidemment valable pour beaucoup d'autres métiers mais cela s'applique particulièrement bien à l'ingénieur. D'un côté des problématiques techniques qui nécessitent de bonnes compétences, de l'autre des problématiques éthiques, des aléas endogènes ou exogènes à l'entreprise.

« L’homme sait assez souvent ce qu’il fait mais il ne sait jamais ce que fait ce qu’il fait. »  
Paul Valéry
 

1. La construction de nos représentations :

Nous en venons au concept de "modélisation". Dominique Genelot en donne la définition suivante : 

"Une représentation (ou un modèle, une connaissance) n’est pas un objet, ni un reflet objectif de la réalité, elle est une construction de l’esprit, subjective, contextuée, incarnée et évolutive".

Pourquoi ce concept est-il fondamental pour saisir la complexité qui nous entoure ?

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"La Trahison des images" (1929) de René Magritte

Notre cerveau n'est pas un ordinateur. Il ne possède pas un espace de stockage où chaque information, chaque souvenir, chaque individu que l'on rencontre, chaque idée qui nous vient, chaque sentiment que l'on éprouve, serait codé en langage neuro-biologique puis rangé dans un coin !

Une idée, présentée de la même façon, au même endroit, dans les mêmes conditions, avec les mêmes mots, ne sonnera pas de la même manière entre deux personnes. De même pour un objet ou un système. En passant par les filtres de notre langage, de notre culture et de ses paradigmes, de notre histoire personnelle ou de notre état du moment, nous lui donnons une certaine coloration. Nous nous "représentons" l'idée, l'objet, le système. Et en plus de cela, la représentation que nous nous en faisons n'est pas figée, isolée, immuable. Elle s'inscrit dans un environnement qui évolue... Entre nos actions, nos perceptions et nos pensées, nous sommes baignés dans un environnement en transformation permanente. Nos représentations évoluent (mais nous reviendrons sur ce point dans le prochain article sur la systémique) !

« Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années. »  
Marcel Proust

Bon, ce que nous pouvons en comprendre, c'est que la connaissance n'est pas un miroir du monde. En fait, nous construisons notre propre connaissance. "La carte n'est pas le territoire" et de la même manière, ce qui me semble être le "réel" n'est finalement que mon point de vue sur le réel. Entre le "filtre" de nos perceptions et celui de nos pensées, toute connaissance est impregnée d'erreur, d'illusion, d'émotion, en somme de "subjectivité".

Cette "théorie de la connaissance" c'est ce que l'on appelle le constructivisme.

Le schéma ci-dessous de Dominique Genelot, basé sur les travaux du spécialiste de l'épistémologie constructiviste Jean-Louis Le Moigne, propose une description du système de construction de la représentation :



Ce schéma explicite les trois composantes qui entrent en jeu dans l'action de "modélisation", c'est-à-dire de construction d'un "modèle" censé représenter notre point de vue sur la réalité. Nous pouvons voir ces composantes comme trois lentilles sensibles à trois couches, plus ou moins profondes, de la réalité :

  • La première regrouperait tout ce qui est si intégré en nous que nous l'oublions généralement. Les règles, les codes, les points de repères et tout ce que notre histoire a enfoui et formaté en nous jusqu'à aujourd'hui.
  • La deuxième couche serait celle de notre environnement : géographique, culturel, politique, économique, affectif et social, notre métier et nos habitudes, tout le contexte qui nous entoure et nous conditionne au quotidien.
  • Enfin la troisième concerne nos intentions. Impossible de dissocier la situation actuelle de notre vision du futur et de ce qui nous anime, ce vers quoi nous souhaitons tendre. Notre interprétation du présent est conditionnée par nos intentions.

Ajoutons d'ailleurs à cela que le fonctionnement du cerveau lui-même n'est pas identique chez tout le monde. Ce que l'on désigne généralement comme des "pathologies mentales" : dyspraxie, dyslexie, hyperactivité, autisme, etc. ne représentent d'une certaine manière qu'une variété (naturelle) de "modes de pensée". C'est ce que l'on appelle la neuro-diversité !

« Il y a une unité humaine. Il y a une diversité humaine. L'unité n'est pas seulement dans les traits biologiques de l'espèce homo sapiens. La diversité n'est pas seulement dans les traits psychologiques, culturels, sociaux de l'être humain. Il y a aussi une diversité proprement biologique au sein de l'unité humaine ; il y a une unité non seulement cérébrale mais mentale, psychique, affective, intellectuelle ; de plus, les cultures et les sociétés les plus diverses ont des prinicipes génératifs ou organisateurs communs. C'est l'unité humaine qui porte en elle les principes de ses multiples diversités. Comprendre l'humain, c'est comprendre son unité dans la diversité, sa diversité dans l'unité. Il faut concevoir l'unité du multiple, la multiplicité de l'un. »  
Edgar Morin ("Les 7 savoirs essentiels à l'éducation du futur", ouvrage collectif rédigé pour l'UNESCO et disponible en ligne ici, que je vous recommande 😉)

Bon, sortons un peu de la théorie. Qu'est-ce que cela signifie côté ingénierie et innovation ?

Du point de vue de l'ingénieur ou de l'entrepreneur, vous me direz... Ce n'est pas grâce à cela que votre produit ou votre service sera "meilleur" ou que votre business sera plus florissant ! C'est peut-être vrai. Mais c'est peut-être faux !

Bien-sûr, comme annoncé dans le premier article, les principes du penser et de l'agir en complexité n'apportent pas de solutions à des problèmes présupposés et n'affirment pas de problèmes auxquels il faudrait des solutions. Mais il n'est pas indifférent pour la qualité du travail de l'ingénieur, que celui-ci prenne du recul sur ses mécanismes cognitifs et soit conscient des multiples facteurs qui brident son autonomie de pensée.

Pour comprendre et enrichir la modélisation en gardant en tête la subjectivité de nos représentations, il est important de poser les bases d'un vrai dialogue, avec soi-même et avec les autres !

2. Dialoguer avec soi-même :  réflexivité, innovation et juste milieu ?

Pour parler de dialogue il faut généralement deux personnes... Alors l'idée ici n'est pas de vous inviter à devenir fou... Mais de voir comment la compréhension de notre système de représentation peut nous être utile à nous-même.

 « Ce que j’écris est presque toujours un dialogue avec moi-même. Des choses que je me dis entre quatre yeux. » 
Ludwig Wittgenstein

Saisir les racines de notre propre subjectivité, c'est un premier pas vers ce que nous pourrions appeler une "honnêteté intellectuelle" et ce que Dominique Genelot définit comme "une éthique du questionnement" : une prise de recul sur nos formatages mentaux, notre contexte et les intentions qui conditionnent ce que l'on pense, ce que l'on dit.

Mais cela ne concerne pas que ce qui se passe dans notre tête ! Nous devons voir que nos représentations et nos raisonnements viennent nourrir nos décisions et nos actions, qui à leur tour viendront nourrir notre pensée, etc. La pensée se construit dans l'action, elle se nourrit de l'action et elle nourrit l'action en retour. Mon projet et ses évolutions viennent construire et re-construire mes représentations de la réalité, et de la même manière, cette modélisation de mon projet et de ses évolutions impacte sur le réel, ma pensée vient à son tour nourrir mes actions. Le défi de la complexité passe aussi par un travail de réflexivité permanent pour nous permettre de prendre conscience de cette circularité.

Plus concrètement... Pour l'ingénieur ou l'entrepreneur, dans le dialogue avec soi-même, garder en tête ces éléments peut faciliter la résolution de problème ou la prise de décision, mais avant tout fournir une vision plus ouverte, plus globale, contextuelle et d'une certaine manière plus "honnête" de son projet.

Alors grâce à tout cela, nous pourrions dire que "être innovant" ce n'est pas vraiment être capable de "Think outside the box" comme le disent nos amis Américains... Mais c'est être capable de voir au dessus, en dessous, à côté, dans et au travers de la boîte, sous plusieurs angles et plusieurs points de vue, donc considérer la boîte comme un univers aux multiples dimensions toutes imbriquées et interdépendantes.

Si nous poussons encore un peu plus loin, ce serait être capable de ne pas avoir de "points de vue" mais plutôt... Comment dire ?... des espaces de vue ! C'est-à-dire, sortir de la disjonction, de la segmentation, de la simplification qui réduit ce que l'on pense à un "point" et embrasser la complexité, conjoindre, relier, assembler différents éléments pour se former un "méta-point de vue".

Dans cette démarche d'ouverture, nous pouvons identifier des interstices, des failles, des opportunités, des risques, des faces cachées... Et c'est en les exploitant que l'on peut trouver des solutions, prendre des décisions et faire ce que l'ingénieur ou l'entrepreneur est amené à faire.

De la même manière, poser les bases d'un dialogue ouvert et honnête avec soi-même c'est aussi repenser certaines de nos conceptions les plus basiques... Et je vous laisse y songer avec la citation ci-dessous, avant de passer à la partie suivante.

« Quand on pleure trois ans à l'occasion d'un deuil, cette douleur profonde est légitime, elle est un milieu possible ; et quand, à l'occasion d'un banquet, on boit sans compter, ce débordement de joie est également légitime, il est aussi un milieu. Tenir compte du milieu, c'est [...] évoluer selon la capacité d'extrême variation qui fait l'ampleur du réel. » 
François Jullien

3. Dialoguer avec les autres : communication, compréhension et éthique ?

Nous comprenons assez bien le problème de l'entonnoir de la communication, entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je dis, ce que l'autre entend, comprend puis fait, ce n'est pas la même chose... Mais nous cherchons rarement à aller plus loin et voir ce qui se cache derrière nos habituels "problèmes de communication" !

Accepter la complexité c'est aussi poser les bases d'un vrai dialogue avec les autres. Je sais que mon point de vue ne reflète pas la réalité et comporte des erreurs, des zones d'ombre. Ma subjectivité investit mes pensées, mes paroles, mes actions. C'est la même chose pour les autres. D'où la nécessité d'argumenter et d'expliquer en se détachant de ce qui nous semble parfois évident et d'où la nécessité réciproque d'écouter et de s'ouvrir à notre interlocuteur. Dominique Genelot nous parle d'une "éthique de la délibération" c'est-à-dire "une volonté permanente de développer l’intelligibilité des points de vue en présence, et si possible de construire ensemble notre chemin. Tâche difficile, pleine d’embûches, permanente et sans fin".

Notre responsabilité est donc de reconnaître que nos représentations - teintées de subjectivité - conditionnent nos choix et nos actions, et que c'est la même chose pour les autres ! Dialoguer, collaborer et construire ensemble avec autrui, c'est donc avant tout un enrichissement mutuel et inter-subjectif de nos représentations ! Une manière de mieux saisir les différents enjeux, paramètres, dimensions d'un problème, donc d'avoir une compréhension plus fine et globale de la complexité de la situation. C'est en quelque sorte un moyen de voir "plus loin" au travers de la confrontation de notre point de vue et de nos idées à celles d'autrui.

Pour l'ingénieur ou l'entrepreneur, travailler avec les autres est essentiel. Qu'ils s'agissent de processus de décision, de conception ou d'implémentation, le dialogue avec ses collègues, son équipe, avec d'autres interfaces de l'entreprise ou avec d'autres professionnels de champs disciplinaires différents, est au centre ! De l'échelon stratégique à l'échelon opérationnel, les bases d'un vrai dialogue passent donc par l'élaboration d'une compréhension partagée des situations ! Un socle commun, ou plutôt une grille commune, source de créativité, de cohérence et de légimité dans l'élaboration de solutions et la co-construction des décisions.

Enfin et pour conclure sur le dialogue avec les autres, insistons sur un dernier point. Le langage et plus précisément la langue ! Nous lui faisons souvent confiance comme s'il y avait une bijection universelle entre le réel et nos mots. Or la langue n'a rien de statique : les sons, les mots, leurs définitions et les signes que nous y associons ne sont pas identiques pour tous (les linguistes parlent de la synchronie de la langue) et d'une époque à l'autre, tout cela évolue et se transforme plus ou moins (on parle de la diachronie de la langue). Nous l'oublions souvent mais la langue, ce plancher sur lequel on s'appuie pour penser et communiquer, n'est pas sans faille elle non plus.

« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde. » 
 Ludwig Wittgenstein 

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"La Clef des songes" (1932) de René Magritte

4. Conclusion :

Voilà un aperçu des quelques points fondamentaux pour en savoir plus la modélisation. Évidemment, nous pourrions approfondir chacun des sujets évoqués : sciences cognitives, linguistique, épistémologie constructiviste, etc... mais nous en aurions encore pour longtemps !

En tout cas, à l'heure de la mondialisation sous toutes ses formes, à l'heure où il n'a jamais été aussi simple d'accèder au savoir en ligne, aussi rapide de discuter et de partager des informations : il semble essentiel d'accueillir la complexité, de prendre conscience que nos représentations conditionnent nos actions et qu'il en va de même pour les autres.  Notre responsabilité éthique réside dans notre vigilance épistémique (questionnement personnel, prise de recul, attitude réflexive,..) et notre capacité à dialoguer et délibérer avec les autres.

Alors quelques bases épistémologiques ne seraient-elles pas un point de départ indispensable pour la formation des ingénieurs aujourd'hui (et pas que des ingénieurs évidemment mais je tente de rester dans le thème...) ? Quelles autres pistes seraient intéressantes pour repenser la formation des ingénieurs pour répondre au défi de la complexité ? Je vous propose de revenir plus en détails sur cette question dans le dernier article de cette série.

Et pour le moment, je vous donne rendez-vous très bientôt pour le prochain article où nous nous pencherons sur la systémique ! 🙂

Article rédigé par:

Builder Innov'utt depuis 2014.

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