Ingénierie, innovation et complexité : systémique [3/4]

Maintenant que nous avons vu un premier point clef du penser / agir en complexité dans l'article sur la modélisation, je vous propose dans cet article d'explorer un deuxième point fondamental : la systémique...

...et avant de se pencher sur la théorie, voilà tout de suite quelques lignes poétiques pour nous aider à plonger dans l'univers des "systèmes" :

« Elle et lui "ne s'aiment plus". Ce qu'ils n'auraient auparavant pas même pu imaginer leur est pourtant bel et bien arrivé: ils n'ont rien de mieux à faire désormais que de se quitter. Or, sous l'éclat de la rupture, n'est-ce pas là encore une transformation silencieuse qui n'a cessé de travailler? Car peuvent-ils oublier ces premiers silences, ces premiers évitements, ou même seulement les premiers frôlements non amoureux qui ont produit, au fil des jours, sans qu'ils aient songé à s'y arrêter, cette érosion affective semblable à l’érosion géologique qui a fait s'ébouler soudain tout un pan de la falaise sur leur rivage? Mais, comme c'est "tout" qui peu à peu s'est modifié entre eux et que rien n'y échappe, que tous ces infléchissements sont allés de pair jusqu'à l'inversion - à la fois des intonations, des regards, des gestes d'impatience - comme dans une symphonie bien ordonnée, rien ne s'en est distingué et l'évolution, ambiante, leur est demeurée invisible comme une atmosphère. Puis un jour, et même à propos d'un rien, trait purement anecdotique, ils se sont soudain rendu compte que leur relation est morte: que leur connivence s'est muée en indifférence, ou même en intolérance, et que, en dépit de l'effort qu'ils font encore pour se cacher cette évidence, ils n'ont plus d'avenir commun devant eux. » François Jullien

Qu'il s'agisse d'amour.... ou de la gestion d'un projet, d'une équipe ou d'une organisation, nous pouvons identifier quelques propriétés communes 😉 ! Le concept de "système" est fondamental pour appréhender la complexité qui nous entoure et nous allons aujourd'hui en voir 5 aspects majeurs.

Pour ne pas faire trop long, je ne rentrerai pas dans le détail de chaque sujet et je ne ferai pas systématiquement le lien avec l'ingénieur ou l'entrepreneur. Mais je vous invite à lire ce qui suit en pensant à un ou plusieurs systèmes : un projet, votre entreprise, votre famille ou encore un Pays, tout est possible... À vous de choisir ce qui vous parle. Comme disait Wittgenstein : "Ce que ton lecteur peut faire lui-même, laisse-le lui" !

1. Le multi-dimensionnel et le contexte :

Penser en systèmes, ce n'est pas uniquement penser un tout, une organisation, un projet, une équipe ; des parties, des services, des individus, des objets ; des interfaces et relations, physiques ou d'information. Il est également nécessaire de penser le système dans sa multi-dimensionnalité et avec son contexte !

Se représenter un système complexe, ce n'est pas l'isoler et l'analyser, le disséquer pour essayer d'en comprendre les rouages, c'est au contraire le plonger dans son environnement et ne pas essayer de l'observer d'un seul côté comme on le ferait d'un schéma technique.

C'est peut-être pourtant ce à quoi nous invite la pensée cartésienne, vieille de quatre siècles et qui irrigue encore la connaissance aujourd'hui ! Elle est fondée sur l'opposition du sujet et de l'objet (par exemple : corps / âme, qualité / quantité, sentiment / raison, esprit / matière, etc.) et elle nous invite à : disjoindre, réduire et simplifier pour comprendre, penser et agir. Or il nous semble aujourd'hui plutôt nécessaire de conjoindre, certes distinguer, mais avant tout relier pour appréhender la complexité qui nous entoure. Comprendre l'enchevêtrement des facteurs, les imbrications entre composantes, les interdépendances, relations, réactions et rétro-actions qui forment et nourissent le système.

Facile de trouver des méthodes pour simplifier et réduire un système, un problème, un objet à un de ses aspects, une de ses dimensions. Ce sont ses méthodes que l'on nous apprend et que nous utilisons généralement. Prenons l'exemple d'une entreprise : matrice SWOT pour analyser son positionnement stratégique, processus qualité pour améliorer l'efficacité de certaines tâches,  organigramme pour voir l'organisation des individus, protocole pour faciliter la réalisation d'une opération, afterwork pour renforcer la convivialité, etc.

En revanche, impossible de trouver une méthode pour se représenter le système avec son contexte et dans sa globalité, sa multi-dimensionnalité, sa complexité. C'est pourtant un défi à accepter, à intégrer et à relever pour la modélisation systémique !


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"Le fils de l'homme" (1964) de René Magritte

Et puisque c'est dans le thème de cet article, je vous partage au passage ce que j'ai trouvé sur Wikipédia à propos de l'oeuvre ci-dessus 😉 ! Un extrait intéressant d'une interview de René Magritte où il évoque cette peinture :

« Toute chose ne saurait exister sans son mystère. C'est d'ailleurs le propre de l'esprit que de savoir qu'il y a le mystère. (...) Une pomme, par exemple, fait poser des questions. (...) Dans un tableau récent, j'ai montré une pomme devant le visage d'un personnage.(...) Du moins, elle lui cache le visage en partie. Eh bien là, il y a donc le visage apparent, la pomme qui cache le visage caché, le visage du personnage. C'est une chose qui a lieu sans cesse. Chaque chose que nous voyons en cache une autre, nous désirons toujours voir ce qui est caché par ce que nous voyons. Il y a un intérêt pour ce qui est caché et que le visible ne nous montre pas. Cet intérêt peut prendre la forme d'un sentiment assez intense, une sorte de combat dirais-je, entre le visible caché et le visible apparent. »

Comme les différentes dimensions d'un système : nous en percevons certaines, nous pouvons nous concentrer sur certains aspects, certaines choses, mais il y en aura toujours d'autres qui nous échappent...

2. Le tout et les parties :

Le meilleur exemple pour réfléchir aux relations qu'entretiennent "tout" et "parties" d'un système est sans doute celui d'un orchestre... Comment est-il possible qu'une douce harmonie mystique émane de la fusion des sons de chaque instrument ? Que se passerait-il si l'un des musiciens s'arrête de jouer ? Peut-on réduire chaque mélodie, chaque son, individuellement produit par les différents instruments à une fraction de l'harmonie globale ? Autant de questions qui nous invitent à creuser un peu le sujet...

Edgar Morin nous dit que : "Le tout est à la fois plus et moins que la somme des parties". Qu'est-ce que cela veut dire ?

- Le tout est plus que la somme des parties : D'un tout émergent des propriétés que l'on ne retrouve pas individuellement dans les parties. Le tout représente plus que la simple addition / juxtaposition / imbrication de différents éléments.
- Le tout est moins que la somme des parties : Les parties ont leurs propres caractéristiques, propriétés, potentialités qui existent indépendamment du tout. Nous ne pouvons pas les réduire simplement à un fragment, une fraction, du tout.

La partie est dans le tout et le tout est à l'intérieur de la partie. Il nous faut donc concilier une vision "holistique" avec une vision "réductionniste" (en même temps)...

"Donc, toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties." Blaise Pascal


Cela nous invite également à réfléchir à l'unité / diversité des systèmes. Conduire un système et naviguer en complexité, c'est relever le défi "d'unir dans la diversité" : ne pas oublier la singularité de chaque composante du système, accueillir la diversité et construire un tout, une organisation, des projets, avec des propriétés émergentes, partagées et cohérentes.

3. L'auto-éco-ré-organisation :

Si l'on considère que le point précédent concerne l'aspect "statique" d'un système alors ce point en concerne l'aspect "dynamique"... Comment un système peut-il subsister / rester pertinent au fil du temps ? Il ne suffit pas de parler de "changement" pour répondre à cette question. Il nous faut aller un peu plus loin et appréhender les dynamiques combinées d'évolution et d'organisation des systèmes.

Selon la formule d'Edgar Morin : "Ce qui ne se régénère pas dégénère." et cela s'applique aux organismes vivants mais aussi aux idées, aux entreprises et aux systèmes en général.

Penchons nous donc sur ses mécanismes de régénération permanente :

  • L’éco-organisation est l'ouverture du système sur son environnement, sa capacité à s'adapter, à s'immerger dans un contexte - un "en-dehors" du système - avec ses évolutions et ses aléas.
  • L’auto-organisation est le développement de l’autonomie du système, c’est-à- dire sa capacité à agir sur ses propres comportements de façon à s'adapter aux contraintes et aux sollicitations de son environnement. L'auto-organisation suppose un but, une finalité, qui conditionne l'évolution du système.
  • La ré-organisation est la transformation permanente du système, sa capacité à toujours changer, évoluer, se renouveller... tout en... restant toujours le même. Comme nos cellules qui à chaque seconde meurent et naissent, tout système vit d'un équilibre subtil entre "reproduction" et "renouvellement". Jamais tout à fait identique, jamais tout à fait différent. Nous reviendrons sur ce sujet dans le point 5...
Évidemment : éco, auto et ré-organisation sont intriquées et c'est pour cela que Edgar Morin parle d'une dynamique combinée d'auto-éco-ré-organisation des systèmes.

S'approprier ce sujet, c'est comprendre que notre conception cartésienne des systèmes et de leur évolution est piégeuse et aveuglante et nourrit notre difficulté à les comprendre, les penser ou les gérer. Je m'explique avec quelques exemples :

- "Notre entreprise est une structure bien stable désormais,..."
- "En changeant ça et ça, nous améliorerons ça..."
- "Nous avons trouvé la bonne solution pour ça..."
- "Nous allons supprimer tel problème..."
- "Voilà la marche à suivre pour atteindre tel objectif..."
- "Tel point ne concerne pas tel point..."

Ces phrases sous-tendent généralement des conceptions simplistes des dynamiques d'évolution des systèmes, qui nuisent à notre capacité à les penser et les gérer. L'auto-éco-ré-organisation nous invite justement à penser le système, dans son environnement, avec ses transformations subtiles, globales et permanentes, ses bifurcations abruptes, ses distorsions momentanées, ses courts instants de stabilité, etc.

Exemples de phénomènes illustrant l'auto-éco-réorganisation : un flocon de neige, des dunes de sable, une file d'attente

4. Le pourquoi et le comment :

Jusqu'à maintenant, nous nous sommes principalement concentrés sur le "comment" pour essayer de comprendre comment décrire la complexité d'un système. Nous avons parlé d'auto-éco-ré-organisation des systèmes mais nous n'avons pas souligné la nécessité de penser le "pourquoi" ! C'est pourtant un point essentiel pour d'une part, avoir une vision, une représentation, une modélisation plus fine d'un système, mais d'autre part pour être en capacité de prendre les décisions adéquates et gérer l'évolution, les actions, les orientations d'un système !

C'est essentiel à un instant t mais sur la durée et en pratique, et pour pouvoir mettre en oeuvre concrètement ces notions, il nous faut expliciter et ré-expliciter le "comment" et le "pourquoi" en permanence.

“Vous devez réfléchir aux grandes choses pendant que vous faites des petites choses pour que toutes vos petites choses aillent dans la bonne direction.” A. Toffler

Rappelons-nous ce que nous avons vu dans l'article précédent sur la modélisation, nos représentations sont imprégnées de contexte, teintées de subjectivité, de projectivité et d'intentionalité (et donc celles des systèmes complexes naturels, sociaux ou artificiels qui nous entourent n'y échappent pas).

Les systèmes évoluent et nos représentations évoluent continuellement. Expliciter et ré-expliciter le pourquoi, l'intention, les finalités, c'est donc faciliter l'échange, la collaboration et la prise de décisions, l'élaboration de plans, de stratégie dans la cohérence et la transparence. Cela nous invite à faire preuve de vigilance éthique, en se questionnant (et se re-questionnant) sur les finalités des systèmes que l'on conçoit, ceux sur lesquelles nous agissons.

De la stratégie à l'opérationnel, la modélisation systémique peut apporter une aide précieuse. Pour faciliter la modélisation des systèmes complexes, Jean-Louis Le Moigne propose de se placer dans une posture de "conception" (car nous construisons notre représentation du système) via un questionnement continu autour de 5 points clefs :

  • Le contexte : Qui est concerné / impliqué / touché par ce que nous faisons ? Quels sont les liens entre le système et son environnement (individus, autres organisations, nature,...) ? Quels sont les enjeux et les impacts de nos projets ?
  • L'intention : Quelles sont les raisons d'être de ce que l'on cherche à représenter ? Quelles sont nos intentions profondes ? Quelles sont les points fixes, les paradigmes, les certitudes qui distordent ce que nous pensons être les finalités ?
  • L'évolution : Que faire pour maintenir le système pertinent au fil du temps ?
  • La régulation : Quelles régulations, quelles interactions, quelles "auto-régulations" sont nécessaires pour guider nos actions vers nos finalités et éviter de dévier ? Comment doit s'organiser la gouvernance ?
  • L'action : Quelles sont les actions / activités à conduire en congruence avec les finalités ?

5. Les transformations silencieuses :

Un dernier point que je souhaite aborder aujourd'hui au sujet de la systémique concerne ce que François Jullien - philosophe, helléniste et sinologue Français - appelle les "transformations silencieuses".

Il ne s'agit pas tant d'un concept actionnable au même titre que les quatre précédents, mais plutôt d'une invitation à regarder les choses différemment... en puisant davantage du côté de la sagesse antique Chinoise que du côté de la philosophie Grecque dont nous héritons.

Posons-nous la question suivante. Puisque tout change tout le temps, d'une manière ou d'une autre, subtilement mais continuement, sans que nous ne nous en apercevions, peut-on vraiment parler d'un sujet, d'un objet, d'un système, d'un quelqu'un, d'un quelque chose qui change ? 

"Tout coule, rien ne demeure. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve." Héraclite

Nous nous représentons généralement les individus, les objets, les entreprises et tous les systèmes comme des points plus ou moins fixes, ou en tout cas nous supposons une identité, une structure, un squelette, une racine, qui ne change pas. Heureusement d'ailleurs, car sinon ne serait-ce que dialoguer serait chaotique ! Mais réfléchissons un instant aux limites de ce "raisonnement" et demandons-nous : quand on dit que ça change, qu’est-ce qui change ?

Quelques exemples :
- L'érosion amoureuse avec laquelle nous avons commencé cet article,
- L'image de marque d'une entreprise qui, de clients mécontents en clients mécontents, se dégrade,

- Les humains vieillissent chaque jour un peu plus sans que le résultat ne soit visible au jour le jour,
- Nos yeux s'habituent petit à petit à l'obscurité,
- Le petit arbre que nous avions planté dans notre jardin grandit doucement, ce n'est qu'en le revoyant après un an de voyages que nous nous en apercevons,

- Un parti politique qui germe innocement jusqu'à devenir majoritaire, etc.
 
Voilà une question plutôt philosophique, je vous l'accorde... François Jullien prend 200 pages pour nous apporter son point de vue sur la question, donc je ne vais pas essayer d'y répondre maintenant ! 😌

Mais s'y pencher un court instant peut s'avérer intéressant pour repenser la disjonction courante entre "structure" et "projets" ou "organisation" et "transformations" !

"Buste de femme assise (Dora)" (1938) de Pablo Picasso

Nous remarquons souvent les "révolutions" - bruyantes, détonantes, visibles, marques d'une coupure - mais au-delà de ces pics ponctuels, la transition est continue, lente, imperceptible et totale. Cette transformation silencieuse, nous n'y prêtons guère attention ! Les périodes de stabilité d'un système ne sont que des périodes sans "révolution" mais cela n'empêche pas le système de s'auto-éco-ré-organiser en permanence, devant nos yeux.

Et puisque nous parlons de philosophie... Écartons-nous de nos racines et notons que cette vision du changement comme une transformation silencieuse se rapproche de la sagesse antique Chinoise et notamment celle de Lao Tseu. Dans l'un des textes fondateurs de la pensée Taoiste, nous pouvons lire (ou pas d'ailleurs, si l'on ne connaît pas le chinois) : "道可道非常道" (Dao Ke Dao Fei Chang Dao) - un propos que l'on peut traduire par de la façon suivante :

"
Le Tao (la voie, la vie qui s'accomplit dans sa globalité, l'instant dans la totalité de son volume) / que l'on tente de saisir, d'exprimer, de définir, d'expliquer, de modéliser,... / n'est pas, n'est déjà plus, passe à côté de / le Tao".

Du moment que l'on conceptualise, que l'on raisonne ou que l'on s'exprime : nous simplifions ce qui se passe en réalité, nous dissocions avec nos concepts, avec nos mots, nous déformons avec les filtres de nos représentations. Nous en revenons au concept de modélisation vu dans l'article précédent. 

À garder en tête lors d'une prochaine dispute autour d'un projet...
 
https://img.scoop.it/Qec-te-BUA7aW7BPMj69uDl72eJkfbmt4t8yenImKBVvK0kTmF0xjctABnaLJIm9
Dessin humoristique trouvé dans un coin d'internet

6. Conclusion :

Voilà donc un bref aperçu des quelques points intéressants pour en savoir plus sur la systémique au travers du prisme de la complexité ! Avec autant d'aspects théoriques sur les représentations et les systèmes, nous serions tenter de penser que la "complexité" en pratique, cela ne nous aide pas vraiment et revient grossomodo à se compliquer la vie pour pas grand chose ! Eh bien je vous donne rendez-vous dans quelques semaines pour le dernier article de cette série, où nous verrons que la complexité, finalement, ce n'est pas beaucoup plus compliqué que le simplisme !
En effet nous parlerons de paradoxes, de contradictions, de complémentarité, de dialectique et de dialogique. J'en profiterai pour conclure en donnant mon point de vue sur les évolutions souhaitables de la formation d'ingénieur pour répondre au défi de la complexité !

À bientôt !

Article rédigé par:

Builder Innov'utt depuis 2014.

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