Ingénierie, innovation et complexité : dialogique et conclusion [4/4]


Nous voilà déjà au dernier article de cette série sur la complexité ! Si vous n'avez pas encore consulté les trois premiers articles, le premier avec quelques mots d'introduction, le deuxième sur la modélisation et enfin le troisième sur la systémique, je vous invite à y jeter un oeil. Aujourd'hui, nous nous penchons donc sur un troisième point clé pour conduire sa pensée et agir en complexité, nous allons parler de contradictions, d'antagonismes et de complémentarité, bref de dialogique.


"Jaune-rouge-bleu" (1925) de Vassily Kandinsky

1. Entre le noir et le blanc, le gris ?

Au quotidien, en situation professionnelle ou personnelle, ou encore lorsque l'on cherche à comprendre des actualités politiques ou des questions scientifiques, nous faisons souvent face à des situations où coexistent des logiques antagonistes.

Qu'il s'agisse de relations humaines, de conflits d'idées ou de points de vue, de débats stratégiques, d'opinions ou idéaux divergents, de contradictions "purement" logiques entre différent facteurs et paramètres, voire même de décisions quotidiennes (mode de vie, consommation, personal branding,...) : nous vivons de contradictions !

  • Ordre / désordre
  • Altruisme / égoisme
  • Sagesse / folie
  • Analyse / synthèse
  • Structure / transformation
  • Théorie / pratique
  • Individuel / collectif
  • Autonomie / solidarité
  • Stratégique / opérationnel
  • Sécurité / productivité
  • Nature / culture
  • Accélérateur / frein
  • ...

La liste est longue.

Mais ces quelques exemples nous montrent bien une chose : l'existence de deux pôles antagonistes / contradictoires mais à la fois indissociables / complémentaires.

Au-delà de la notion de "dialectique" qui nous invite à synthétiser, mêler blanc et noir dans une synthèse de la thèse et de l'antithèse, les relations qu'entretiennent les deux pôles sont plus profondes. Au-delà de l'opposition dans la dynamique du phénomène (exemple : augmentation / diminution) nous percevons une unité dans le "principe" : les deux notions sont unes.

De là, Edgar Morin formule le principe de dialogique.

"[...] Dialogique signifie unité symbiotique de deux logiques, qui à la fois se nourrissent l’une l’autre, se concurrencent, se parasitent mutuellement, s’opposent et se combattent à mort. Je dis dialogique, non pour écarter l’idée de dialectique, mais pour l’en faire dériver. La dialectique de l’ordre et du désordre se situe au niveau des phénomènes ; l’idée de dialogique se situe au niveau du principe, et j’ose déjà l’avancer [...] au niveau du paradigme. En effet, pour concevoir la dialogique de l’ordre et du désordre, il nous faut mettre en suspension le paradigme logique où l’ordre exclut le désordre et inversement où le désordre exclut l’ordre. Il nous faut concevoir une relation fondamentalement complexe, c’est-à-dire à la fois complémentaire, concurrente, antagoniste et incertaine entre ces deux notions. Ainsi l’ordre et le désordre, sous un certain angle, sont, non seulement distincts, mais en opposition absolue ; sous un autre angle, en dépit des distinctions et oppositions, ces deux notions sont une." Edgar Morin ("La Méthode" Tome 1, 1977)


Nous avons généralement pour habitude d'opposer les contraires, de se focaliser sur le gris, la balance entre un peu de noir et un peu de blanc. Le principe dialogique nous propose de ne pas disjoindre, mais plutôt distinguer et conjoindre, en même temps, c'est-à-dire relier.

Notons au passage que cette vision de la réalité conçue comme le subreptice équilibre entre des instances fonctionnant corrélativement nous rappelle encore une fois la sagesse chinoise. Au-delà de l'aspect "divinatoire" trop souvent encore accordé à la pensée chinoise et ses préceptes, le Yin / Yang et le "Changement" tel qu'énoncé dans le "Yi Jing" sont les principes fondateurs de la "philosophie" chinoise. À l'image du principe de "dialogique" formulé plus de deux mille ans après, le Yin / Yang se fonde sur l'unidualité, l'opposition et la complémentarité de deux instances qui alimentent le changement permanent du réel.


Le symbole du Yin / Yang

Alors ce à quoi le symbole du Yin / Yang nous invite, c'est peut-être à voir qu'entre noir et blanc, il n'y a pas que du gris... 🙃

2. Quel est le point commun entre Niels Bohr, un secouriste et un artiste ?


Niels Bohr / Les secouriste de Sec'UTT / Un peintre en action

  • À la question : onde ou corpuscule ? Niels Bohr a osé répondre : les deux ! Lorsqu'il énonce le principe de complémentarité en 1927, il explique que les caractéristiques ondulatoires et corpusculaires des objets physiques microscopiques sont les représentations complémentaires d'une même réalité. En repoussant les barrières couramment acceptées à l'époque, il a mis en exergue un principe fondamental pour la mécanique quantique et il a ouvert la porte à des avancées scientifiques et techniques incroyables !
  • Alors qu'il nous dira qu"il n'a pas réfléchi une seule seconde" avant d'agir, en situation, le secouriste pense, jauge et juge puis agit. Face au risque et à l'urgence, il affronte la complexité à bras-le-corps et surmonte les contradictions qui pèsent - sécurité / efficacité, directivité / délégation, etc. - avec audace.
  • Lorsqu'il peint un portrait, un arbre ou un rond, il est très peu probable que le peintre songe à un portrait, un arbre ou un rond ; de même pour l'écrivain qui usent des mots, du style et des rimes pour linéariser ses idées avec poésie, tout comme le musicien livre son âme et ses émotions dans les mouvements qui feront naître la mélodie. L'artiste doit choisir, agir, oser, prendre des décisions pour mêler ses idées, ses émotions et ses intentions.

Voilà trois exemples a priori éloignés les uns des autres... Mais lorsque nous les éclairons à la lumière de la dialogique, nous remarquons que ces cas illustrent en fait la mise en pratique du principe dialogique dans des contextes différents !

Nous l'avons vu dans le premier article sur la modélisation : la pensée se construit dans l'action, elle se nourrit de l'action et elle irrigue l'action en retour.

Or, lorsque nous sommes entrainés dans notre quotidien, le nez dans nos projets, la difficulté réside dans la capacité à reconnaitre que d'autres logiques puissent exister. Que l'on parle de l'ingénieur qui conçoit son objet technique, de l'entrepreneur qui affine sa stratégie, du scientifique qui interprète ses expérimentations, nous nous plaçons généralement dans une posture de "combat" où notre logique est au centre, d'une manière ou d'une autre. Alors pour s'ouvrir et ne pas s'enfermer dans ses certitudes, nous parlons souvent de confronter nos idées à celles des autres, d'accepter la critique ou de prendre du recul, etc. mais tout cela doit supposer au préalable d'accepter l'existence et de comprendre la nature des situations dialogiques.


"Un autre piège de ces situations dialogiques est de chercher à trouver un compromis permanent, un équilibre fixe et définitif, une sorte de « en même temps » qui ne resterait déclaratif. C’est une autre illusion : la complexité, comme la vie, ne se laisse pas enfermer dans la fixité. Bien au contraire, le principe dialogique est dynamique. L’équilibre ne peut jamais être permanent, mais en revanche, le travail d’équilibrage, lui, doit être permanent, et l’équilibre peut être très changeant : à certains moments, une logique peut s’imposer entièrement, et se trouver à juste titre mise en veilleuse le moment suivant. Il ne s’agit pas non plus d’un curseur où la prise en compte d’une vérité devrait s’opérer automatiquement au détriment d’une autre vérité." Dominique Genelot

3. Pile, face et méta-méthode ?

Pour approfondir encore un peu la notion de logiques contradictoires et complémentaires que nous explorons aujourd'hui, je vous propose désormais d'aller faire un petit tour aux confins de l'entendement avec différents exemples, avant de parler de méta-méthode.


Dessin de Mix & Remix

Penchons-nous sur un petit exemple mathématique.

x² = -1 ? Impossible, un nombre au carré est toujours positif. Impossible dans l'espace mathématique des nombres réels, oui, mais l'équation peut se résoudre dans un nouvel espace, l'espace des nombres complexes, qui intègre et dépasse celui des réels.

En mathématiques comme ailleurs, nous devons parfois essayer d'aller voir au-delà des limites apparentes pour dépasser celles de notre entendement.

Autre exemple avec ce que l'on appelle les définitions ostensives, si l'on veut définir le nombre "2" en montrant deux objets, comment l'interlocuteur peut-il associer le geste au nombre "2" plutôt qu'à un autre paramètre des objets : couleur, forme, etc. ?

Toujours sur ce langage, observons maintenant la citation ci-dessous qui nous fait réfléchir aux limites des "mots" :

« "Qu’est-ce que la longueur ?", "Qu’est-ce que le sens ?", "Qu’est-ce que le nombre un ?" etc., toutes ces questions provoquent en nous une crampe mentale. Nous sentons que nous ne pouvons rien montrer en réponse, et que pourtant nous devrions montrer quelque chose. (Nous avons affaire à l’une des grandes sources d’égarement philosophique : un substantif nous pousse à chercher une chose qui lui corresponde) » Ludwig Wittgenstein
 
Que ce soit du côté des mathématiques, de la linguistique ou ailleurs, nous pouvons trouver de nombreux exemples pour illustrer les impasses dans lesquelles il est si simple de se fourvoyer si l'on ne voit les choses que côté "pile" ou côté "face".

Tout comme nos idées, nos idéaux, nos intentions et nos décisions peuvent nous aveugler, parfois nos questions elles aussi nous aveuglent. "Je vis de plus en plus avec la conscience et le sentiment de la présence de l’inconnu dans le connu, de l’énigme dans le banal, du mystère en toute chose et, notamment, des avancées d’une nouvelle ignorance dans chaque avancée de la connaissance" nous dit à ce propos Edgar Morin.

Naviguer en complexité, c'est accepter que le réel échappe toujours peu ou prou à notre entendement. Réjouissons-nous néanmoins car la pensée nous ouvre un univers de possibilités infini : en passant des sons aux couleurs ou aux visages, en passant d'une idée à l'autre sans effort, en jonglant entre les différents niveaux et dimensions d'un système, etc. ; le monde qu'elle nous ouvre est incroyablement vaste et riche. Une des caractéristiques les plus précieuses de ce que notre cerveau nous offre est donc peut-être celle de pouvoir passer au niveau "méta".

Alors que l'on nous apprend à user de ce mystérieux mécanisme cérébral pour analyser, découper, opposer, pour tenter de voir comment différents petits rouages s'imbriquent, puis raisonner et décider, ainsi nous passons en fait à côté de ce qui fait la complexité du réel. Nous en venons alors à un concept clé pour conduire sa pensée : la pratique de la méta-méthode. C'est-à-dire la capacité à articuler, assembler, conjoindre des "points de vue" différents et disjoints dans un nouvel ensemble cohérent et plus riche. Repousser les limites de son propre entendement, faire preuvre d'altérité, d'ouverture aux autres et au monde, ne pas se laisser enliser par ses certitudes, toujours chercher à enrichir ses représentations.

Cette vigilance épistémique, cette discipline dans l'attitude et le jugement, cette pratique de régénération continue de l'esprit est une voie pour dépasser les logiques antagonistes, ce qui peut se révéler d'une remarquable utilité pratique et opérationnelle. Une fois que l'on y pense, cela nous semble indispensable pour l'ingénieur en phase de conception, en quête d'innovation ou pour l'entrepreneur et ses problématiques stratégiques ou opérationnelles (mais pas que...) ! Là où nous voyons initialement une barrière, un obstacle, une contradiction, la pratique de la méta-méthode ouvre peut-être grand la porte à d'autres possibilités !

Mais au-delà de son utilité pratique, le principe dialogique relève de l'éthique. Il nous invite à relier ce qui a été séparé ou compartimenté, repousser nos formatages mentaux avec responsabilité. Comme nous le dit Dominique Genelot : "L'équilibration des antagonismes requiert jugement, probité et courage dans la décision et l'éxécution".

4. Conclusion sur l'ingénierie, l'innovation et la complexité :

Voilà donc quelques points intéressants pour comprendre la portée et le message du principe dialogique, qui vient compléter ce que nous avons présenté auparavant sur nos mécanismes de représentations et sur les systèmes complexes.

Et puisque le sujet du jour gravite autour des contradictions, je vous propose de conclure en remarquant la chose suivante, avec laquelle j'espère vous serez d'accord : finalement, les principes de la pensée complexe sont plutôt simples ! Leur découverte est sans doute plus proche d'un face-à-face avec l'évidence que de l'apprentissage d'une méthode quelconque ou d'une théorie X ou Y. La pensée complexe est bien loin d'une facon de penser qui serait plus compliquée, rigoureuse, marginale, élitiste, brouillante, floue, tordue, etc.

« En somme, la pensée complexe n'est pas le contraire de la pensée simplifiante, elle intègre celle-ci ; comme dirait Hegel, elle opère l'union de la simplicité et de la complexité, et même, dans le métasystème qu'elle constitue, elle fait apparaître sa propre simplicité. Le paradigme de complexité peut être énoncé non moins simplement que celui de simplification : ce dernier impose de disjoindre et de réduire ; le paradigme de complexité enjoint de relier tout en distinguant. » Edgar Morin

Relier. Voilà l'un des messages principaux d'Edgar Morin sur la pensée complexe. Nous sommes aujourd'hui formatés pour analyser, dissocier, opposer, il s'agit désormais de s'ouvrir à la reliance, et ce même lorsqu'il s'agit de logiques a priori contradictoires.
 
****

Au long de cette série d'articles intitulée "Ingénierie, innovation et complexité" nous avons davantage évoqué la complexité que l'ingénierie et l'innovation. Mais vous l'aurez compris, je suis persuadé que les concepts de la pensée complexe peuvent nous aider à concevoir, innover, entreprendre, et plus largement à conduire notre pensée et nos actions au quotidien.

Face aux différentes crises auxquelles nous faisons face, à leurs multiples visages, entraînés dans un environnement bousculé, étendu, global, où nous avons le sentiment d'une complexité grandissante, nous bridons trop souvent nos représentations. Nous faisons parfois le choix du simplisme, non par manque de clairvoyance mais plutôt par inertie et enfermement dans des modes de pensée dépassés et obstruants.

Cela ne nous empêche pas du tout de réfléchir et d'avancer au jour le jour, mais cela abreuve nos incompréhensions et nos illusions de certitudes, nos aveuglements en tout genre. S'ouvrir à la complexité et ses principes, c'est un choix, une éthique. C'est faire le pari d'une praxis régénérée, des manières nouvelles de penser et agir pour vivre et oeuvrer ensemble au quotidien avec responsabilité.

En ce qui me concerne, ce pari me semble aujourd'hui - et avant tout autre - inévitable !

Du côté de la formation d'ingénieur, de l'enseignement supérieur d'une manière plus générale et même avant cela, depuis l'éducation dès le plus jeune âge, beaucoup de choses sont à repenser. Bases épistémologiques, pédagogies multiformes, expériences collaboratives transdisciplinaires, tissage et métissage des points de vue, favorisation de l'engagement personnel, recalibration de l'évaluation, etc. ; la liste des pistes à explorer est longue. Il me semble en tout cas nécessaire d'aller plus loin que les évolutions sur le fond, dans le contenu des enseignements, plus loin que les solutions innovantes dans la forme, pour repenser plus globalement la formation dans son ensemble, avec ses objectifs et son organisation.

****

Avant de vous dire à bientôt, je tiens à remercier à nouveau Dominique Genelot, pour son intervention en mai dernier au MIND Lab pour Innov'utt et les représentants étudiants de l'UTT, où il a présenté ces concepts actionnables en complexité, et sans qui, il m'aurait été impossible d'écrire tout cela.

Si vous voulez en savoir plus sur la pensée complexe, vous trouverez énormément de ressources intéressantes sur le site du "Réseau intelligence de la complexité".

Développer et partager des manières régénérées de penser, concevoir et agir en complexité, c'est aussi l'ambition du réseau naissant "Welcome Complexity" dont vous trouverez le manifesto par ici ! Un espace d'échange et de tissage pour tous ceux qui souhaitent "cheminer ensemble sur les sentiers de la complexité".

Quant à moi, je vous donne rendez-vous à bientôt pour d'autres articles sur le Blog des builders de l'association Innov'utt pour parler innovation, entrepreneuriat ou autre ! 😉


"小径 - Petit chemin" (2015) de 余立新

Article rédigé par:

Builder Innov'utt depuis 2014.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire